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Indistinctement mêlés, corps et matière se transforment en êtres composites homogènes. Une antinomie sensible est alors soulevée : est-ce la sculpture de terre qui est en gestation de cet être - tel Ouranos, né par parthénogenèse de Gaïa - ou est-ce l’œuvre d’argile qui naît des mains de l’artiste ?
Dans le poème théogonique d’Hésiode, la genèse se forme en une triade de Dieux primordiaux que sont Chaos, Terre et Amour. Chaos est au départ de toute la création, il est cette béance sans fond duquel surgit le monde. L’Amour, ou Eros, selon Jean-Pierre Vernant, «[...] pousse les unités primordiales à produire au jour ce qu’elles cachaient obscurément dans leur sein ». Ainsi, la Terre ou Gaïa « fit naître, égal à elle- même (il fallait qu’il pût la cacher, l’envelopper entièrement) Ouranos le Ciel étoilé, a n qu’il fût, pour les dieux bienheureux, séjour à jamais stable » (Hésiode, La Théogonie, Éd. Rivages, 1993, page 65, vv. 116-30).
Cette (ré)union entre Ouranos et Gaïa, entre le ciel et la terre, est ce qui se joue en permanence dans la création.
Dans un même geste, l’homme et l’œuvre d’art révèlent la terre dans sa faille, la faille de l’homme ; l’art reste ce qui met en tension l’homme et le monde dit Bernard Salignon.
C’est donc dans un geste qui rejoue celui de la création d’origine que s’inscrit cette œuvre ; mon corps ayant su se rendre visible tel un ré-avènement au monde au creux de ce cratère de terre façonné par mes mains, lequel est devenu la matrice qui abrite mon propre corps.
« le sol (qui) nous entraine à travers le sol devant soit l’in ni
c’est la n rejointe de très près », nous dit André du Bouchet.
La métaphore du sillon et de la charrue, selon laquelle, le geste du laboureur qui ouvre la terre et trace le sol, éclaire le rapport entre le sol et le fond. Effectivement, en fendant la terre, le soc de la charrue fait surgir le fond et, dans un même temps, le sol retourne d’où il provient. Alors, le fond s’échange en sol et le sol en fond.
Par analogie à la poésie d’André du Bouchet, nous comprendrons, que ce « sol (qui) nous entraîne à travers le sol », nous expose devant l’in ni et nous offre un éternel renouveau. C’est donc dans la répétition in nie du faire mouvement, au sein duquel Ciel et Terre se rejoignent, que peut s’effectuer le retour au sol natal, à sa source propre. Ainsi, est donnée la possibilité de retourner dans le lieu d’où l’être procède.
De surcroît, dans ce retournement, est célébrée la monté vers la répétition, la soif du natal en tant que Natura, c’est-à-dire un mode d’être à l’état naissant des choses. À travers cette mise en acte, c’est dans la répétition in nie du faire mouvement qu’est atteinte la « sphère de puissance de la poésie ».
En cela, c’est dans cette répétition du geste originaire que réside l’essence de la création, soit, unir, lier, assembler. Ce travail tente d’en être l’incarnation sensible, et convoque ainsi chez le spectateur les sensations dans lesquels nous baignons à la naissance, c’est-à-dire le monde d’avant le langage, la culture, nécessaire à l’expérience esthétique.